Ce que révèle cet épisode
Matthieu Luneau apporte à la conversation sur la consolidation comptable un regard rarement entendu : celui d'un avocat devenu entrepreneur, sans carte professionnelle d'expert-comptable, qui a pourtant construit en un peu plus d'un an l'une des plateformes les plus significatives du secteur. Avec son associé Maxime Ridel, ancien banquier d'affaires, il a structuré le groupe Archipel autour d'un postulat simple mais contre-intuitif : la profession confond depuis des années deux notions distinctes. Perdre le capital de son cabinet ne signifie pas perdre son autonomie professionnelle — et inversement, conserver son capital n'est pas une garantie d'indépendance réelle.
Le montage Archipel en est la démonstration concrète. L'intégralité du capital est rachetée — Matthieu Luneau ne pratique pas l'ambiguïté des minorités ou des promesses de rachat différées. Mais dix-huit décisions importantes seulement sont soumises à approbation collective, et 95 % de la gestion courante restent entre les mains des associés. Lui-même est minoritaire dans sa propre société holding. La structure réglementée est contrôlée à plus des deux tiers par des professionnels inscrits à l'Ordre. L'indépendance opérationnelle n'est pas un argument commercial : c'est un choix architectural délibéré.
Sur les valorisations, le propos est d'une franchise inhabituelle dans un secteur où les multiples font l'objet d'une rhétorique soigneusement entretenue. Acheter à neuf fois l'EBITDA pour revendre à douze : Matthieu Luneau refuse l'équation. Un multiple de plateforme, explique-t-il, ne se construit pas sur un arbitrage mécanique mais sur trois variables réelles — la réduction du risque homme-clé, la croissance post-intégration et la résilience du modèle. Et avant même d'en arriver là, encore faut-il que l'EBITDA de référence soit honnête. Il décrit des retraitements qu'il qualifie lui-même de lunaires : des dépenses parfaitement récurrentes — cadeaux clients, remplacement de matériel courant — reclassées en exceptionnel pour présenter une rentabilité normative flatteuse. Sa propre norme : 20 à 25 % d'EBITDA, sans habillage.
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Le passage à l'entreprise de services — le grand récit du secteur depuis plusieurs années — est abordé ici avec des chiffres, pas avec des intentions. Chez Archipel, un seul cabinet a été spontanément apporté par ses associés dans le développement commercial de la plateforme. Une poignée seulement ont facturé la facturation électronique comme prestation distincte, alors que le sujet était censé représenter une opportunité massive de montée en gamme. Le constat n'est pas une critique des associés : c'est un diagnostic structurel. Les cabinets investissent en moyenne 3 % de leur chiffre d'affaires dans leurs outils numériques, soit l'équivalent d'ordinateurs et de licences logicielles. Il n'y a pas de sous-investissement dans le discours — il y a un sous-investissement dans la transformation réelle des pratiques.
La réponse d'Archipel passe par la data. Un tableau de bord par cabinet permet de mesurer précisément les écarts entre ce que chaque structure pourrait facturer et ce qu'elle facture effectivement. C'est par la mesure que se construit la dynamique, pas par l'injonction. Cette approche — pragmatique, chiffrée, sans posture — est ce qui distingue cet épisode d'une conversation de plus sur l'avenir de la profession. Matthieu Luneau ne vend pas une vision : il décrit ce qu'il a construit, ce qui fonctionne, et ce qui résiste encore.