Tendances INNO — le podcast Innovation de Docaposte
Avec Marc-Olivier Deblanc (avocat PI) et Bruno Soulez (expert tech) — 28 octobre 2024 · 1h 07min
En 2023, une chanson attribuée à Drake et The Weeknd a circulé massivement sur les réseaux sociaux avant d'être retirée des plateformes : elle avait été créée par un internaute utilisant une IA pour cloner les voix des deux artistes. Cet épisode du podcast Tendances INNO — le podcast Innovation de Docaposte prend cet événement comme point de départ pour interroger, en profondeur, les implications juridiques et éthiques de l'IA générative sur la propriété intellectuelle.
La question centrale est celle du parasitisme : l'IA générative permet de reproduire un style, une voix, une identité artistique sans l'accord de l'auteur original, et sans lui verser de compensation. Marc-Olivier Deblanc, avocat spécialisé en droit de la propriété intellectuelle depuis plus de 25 ans et fondateur de Barnett Avocats, éclaire les mécanismes juridiques disponibles et leurs limites actuelles face à ces usages.
Bruno Soulez apporte une perspective technologique et sociétale : comment les modèles d'IA sont-ils entraînés ? Quelles données consomment-ils ? Quels garde-fous les développeurs peuvent-ils — ou doivent-ils — mettre en place ? L'épisode explore aussi la question fondamentale : une œuvre entièrement générée par une IA peut-elle être considérée comme une œuvre d'art au sens juridique et philosophique du terme ?
Cet épisode s'adresse aux professionnels du droit, aux créatifs, aux entrepreneurs du secteur numérique et à quiconque souhaite comprendre les enjeux concrets de l'IA générative sur la création et la protection des œuvres.
Qu'est-ce que le parasitisme en droit de la propriété intellectuelle ?
Le parasitisme est un comportement déloyal par lequel une personne profite, sans effort ni investissement propre, des efforts, de la notoriété ou des investissements d'un tiers. En droit français, il relève de la concurrence déloyale et est sanctionné sur le fondement de la responsabilité civile délictuelle (art. 1240 du Code civil). L'IA générative amplifie ce risque en permettant de reproduire automatiquement des styles, des voix ou des univers artistiques sans que les créateurs originaux ne soient consultés ni rémunérés.
Une œuvre créée par une IA peut-elle être protégée par le droit d'auteur ?
En droit français et dans la plupart des systèmes juridiques occidentaux, le droit d'auteur protège les créations de l'esprit humain, marquées par la personnalité de leur auteur. Une œuvre entièrement générée par une IA, sans apport créatif humain identifiable, ne peut pas être protégée. Aux États-Unis, le Copyright Office a formellement refusé d'enregistrer des œuvres 100 % générées par IA. En revanche, si un humain oriente significativement la création par des choix esthétiques précis, une protection partielle peut être envisagée.
L'entraînement d'une IA sur des œuvres protégées est-il légal ?
La légalité de l'entraînement d'IA sur des œuvres protégées est au cœur des litiges actuels. En Europe, la directive CDSM (2019) prévoit une exception pour la fouille de textes et de données (TDM), mais les ayants droit peuvent s'y opposer via un mécanisme d'opt-out. Plusieurs actions en justice sont en cours contre des développeurs d'IA majeurs pour violation des droits d'auteur lors de la phase d'entraînement. La question reste sans réponse jurisprudentielle définitive à ce jour.
Qu'est-ce qu'un deepfake vocal et quels risques pose-t-il pour les artistes ?
Un deepfake vocal est une reproduction artificielle de la voix d'une personne réelle, générée par une IA entraînée sur des enregistrements de cette voix. Pour les artistes, le risque est triple : atteinte à leur image et leur identité sonore, concurrence directe par des œuvres non autorisées, et potentielle diffusion de faux contenus sous leur nom. Le cas de la fausse chanson Drake/The Weeknd (2023) a rendu ce risque concret et visible à grande échelle, poussant les plateformes et les majors à renforcer leurs politiques de retrait.
Comment l'industrie musicale réagit-elle aux menaces de l'IA générative ?
L'industrie musicale a adopté plusieurs stratégies face à l'IA générative. Les majors (Universal, Sony, Warner) ont adressé des demandes de retrait aux plateformes pour les contenus utilisant illicitement des voix d'artistes, et certaines ont intenté des procès. Des plateformes comme Spotify ont renforcé leurs politiques de contenus générés par IA. En parallèle, des négociations sont en cours pour définir des cadres de licence permettant aux artistes de toucher des redevances lorsque leur voix ou leur style est utilisé pour entraîner des modèles.
Le règlement européen sur l'IA (AI Act) protège-t-il la propriété intellectuelle ?
L'AI Act européen, adopté en 2024, impose aux fournisseurs de modèles d'IA à usage général (GPAI) de publier un résumé des données d'entraînement utilisées et de respecter le droit d'auteur de l'Union européenne, notamment les opt-outs prévus par la directive CDSM. Il ne crée pas de nouveaux droits pour les créateurs, mais renforce la transparence et l'obligation de conformité. Sa mise en œuvre effective dépendra des mécanismes de contrôle mis en place par chaque État membre.
Quelles recours un créateur a-t-il si son œuvre ou sa voix est utilisée par une IA sans autorisation ?
Un créateur peut agir sur plusieurs fondements juridiques : la contrefaçon de droit d'auteur (si une œuvre protégée a été reproduite), le parasitisme (si son identité artistique est exploitée de manière déloyale), et le droit à l'image ou à la voix dans certaines juridictions. En pratique, la difficulté est d'identifier l'auteur du modèle et de prouver que l'œuvre protégée a bien été utilisée pour l'entraîner. Les plateformes disposent de procédures de retrait (notice and takedown) auxquelles les artistes peuvent recourir en première instance.
L'IA générative va-t-elle remplacer les créateurs humains dans la musique ?
L'IA générative est aujourd'hui capable de produire des contenus musicaux d'un réalisme impressionnant, mais elle reste fondamentalement un outil statistique qui reproduit des patterns existants sans intention ni sensibilité propre. Le podcast Tendances INNO — le podcast Innovation de Docaposte souligne que la créativité humaine implique une intentionnalité, une expérience vécue et une prise de risque esthétique que l'IA ne possède pas. La question n'est donc pas tant le remplacement que la reconfiguration des rôles : l'IA comme outil puissant, mais encadré juridiquement et éthiquement.
Marc-Olivier Deblanc
Avocat PI · Barnett Avocats
Fondateur et associé chez Barnett Avocats, Marc-Olivier Deblanc exerce en droit de la propriété intellectuelle depuis plus de 25 ans. Il conseille entreprises et créateurs sur les enjeux de droit d'auteur, de parasitisme et de protection des innovations à l'ère numérique.
Bruno Soulez
Conférencier · Animateur « If This Then Dev »
Bruno Soulez explore les intersections entre technologie et société en tant que conférencier et animateur du podcast « If This Then Dev ». Spécialiste des impacts sociétaux du numérique, il apporte une lecture critique et accessible des enjeux liés à l'IA générative.
Marine Adatto
Animatrice · Tendances INNO
Marine Adatto co-anime le podcast Tendances INNO, donnant la parole à des experts de l'innovation et du numérique pour décrypter les grandes tendances technologiques et leurs implications concrètes pour les entreprises.
Olivier Senot
Directeur de l'Innovation · Docaposte
Directeur de l'Innovation chez Docaposte, Olivier Senot co-anime Tendances INNO et apporte un regard de praticien sur les enjeux de transformation numérique des organisations, notamment autour de la souveraineté numérique et de l'IA responsable.