Couverture du podcast Tendances INNO — Dialogues avec l'au-delà
Tendances INNO · Docaposte

Dialogues avec l'au-delà : besoin sociétal ou transgression éthique ?

L'IA peut-elle et doit-elle recréer la présence de nos proches disparus ? Avec Dominique Pon, exploration des enjeux éthiques, sociaux et technologiques du deuil numérique.

IA & Mort numérique Éthique Deuil Santé & Autonomie 25 nov. 2024 29 min 51 s
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29:51
Durée
Nov. 2024
Publication
3
Intervenants
FR
Langue

À propos de cet épisode

La mort a toujours constitué une frontière infranchissable pour les vivants. L'intelligence artificielle commence aujourd'hui à brouiller cette limite : il est désormais techniquement possible de cloner la voix d'un défunt, de générer des conversations simulées avec lui, ou de créer un avatar numérique post-mortem capable d'interagir avec ses proches. Plusieurs startups — HereAfter AI, StoryFile, Eternos — ont lancé des produits commerciaux dans ce domaine. Ces technologies mobilisent le clonage vocal, la synthèse d'images, et les modèles de langage entraînés sur des données personnelles du défunt.

Face à cette réalité émergente, les questions fusent : qui possède les données d'une personne après sa mort ? Peut-on donner ou refuser son consentement de son vivant ? Ces outils aident-ils vraiment au deuil, ou risquent-ils de le figer ? Quelle est la responsabilité des plateformes et des législateurs ? Dans cet épisode de Tendances INNO, Dominique Pon — Directeur Général de La Poste Santé & Autonomie et Directeur Général Adjoint de Docaposte — apporte un éclairage rare à l'intersection de la santé, de l'autonomie et de l'innovation technologique.

L'enjeu n'est pas seulement technique ou juridique : il touche à la dignité humaine, au respect de la mémoire des défunts, et à la manière dont nos sociétés conçoivent le deuil, l'identité et l'au-delà à l'ère du numérique.


Questions essentielles sur l'IA et le dialogue avec les défunts

L'intelligence artificielle peut-elle vraiment recréer la voix d'une personne décédée ?
Oui, techniquement : les systèmes de clonage vocal par IA peuvent reproduire la voix d'un individu à partir d'enregistrements existants. Des entreprises comme ElevenLabs proposent ce type de synthèse vocale. Des services dédiés au post-mortem, comme HereAfter AI, permettent même de construire un profil conversationnel à partir de messages et de vidéos laissés du vivant de la personne. La qualité du résultat dépend directement du volume et de la diversité des données audio disponibles.
Qu'est-ce qu'un avatar numérique post-mortem ?
Un avatar numérique post-mortem est une représentation artificielle d'une personne décédée, générée par des algorithmes d'IA à partir des données qu'elle a produites de son vivant : messages, enregistrements vocaux, photos, vidéos, emails. Cet avatar peut prendre la forme d'un chatbot, d'une voix synthétique ou d'un personnage visuel animé. L'objectif affiché est de permettre aux proches d'interagir avec une simulation de la personne disparue. Ces technologies soulèvent des questions fondamentales sur le consentement et l'identité numérique.
Quels sont les risques éthiques liés à la création d'un avatar numérique d'une personne décédée ?
Les principaux risques incluent l'absence de consentement du défunt, la manipulation émotionnelle des proches en deuil, la possible falsification de la mémoire et l'usage abusif de données personnelles sensibles. Des bioéthiciens alertent sur le danger de bloquer le processus de deuil naturel en maintenant une présence artificielle du disparu. Il existe aussi un risque de détournement à des fins frauduleuses ou de pression commerciale exercée sur des personnes vulnérables.
Quel cadre légal encadre l'utilisation des données personnelles d'une personne après sa mort en France ?
En France, le RGPD ne s'applique pas aux données des personnes décédées. Cependant, la loi Informatique et Libertés (article 85) permet à toute personne de formuler de son vivant des directives sur le sort de ses données après sa mort. En l'absence de directives, les héritiers peuvent exercer certains droits. Ce cadre reste insuffisant face aux nouvelles possibilités offertes par l'IA, et appelle à une évolution législative spécifique. Le podcast Tendances INNO de Docaposte explore ces lacunes avec Dominique Pon.
Communiquer avec un défunt par IA aide-t-il réellement au deuil ?
Les avis des psychologues et psychiatres sont partagés. Certains thérapeutes voient dans ces outils un potentiel pour accompagner un deuil traumatique, en permettant une forme d'adieu symbolique. Mais la majorité des spécialistes met en garde contre le risque de déni de la mort et de dépendance affective à un simulacre. Le deuil requiert une acceptation de la perte ; une IA qui simule la présence du défunt peut interférer avec ce processus psychologique fondamental.
Comment les plateformes gèrent-elles les comptes des utilisateurs décédés ?
Les grandes plateformes ont des politiques variées : Facebook/Meta permet de mémoriser ou de supprimer un compte sur demande d'un proche désigné ; Google propose un outil appelé "Gestionnaire de compte inactif" pour planifier le devenir des données ; Apple permet à l'utilisateur de nommer un "contact légataire". Ces dispositifs restent peu connus du grand public et aucun n'encadre explicitement la création d'avatars IA à partir de ces données, laissant un vide juridique et éthique considérable.
Quelles entreprises proposent aujourd'hui des services d'IA pour communiquer avec des défunts ?
Plusieurs startups ont émergé dans ce créneau : HereAfter AI (États-Unis) permet de créer un avatar conversationnel à partir d'enregistrements personnels ; StoryFile propose des interviews interactives avec des personnalités, y compris des survivants de la Shoah ; Eternos (Espagne) entraîne un modèle IA sur les données d'un individu de son vivant. En parallèle, des projets de recherche académiques explorent ce champ en Europe, soulevant des débats dans les instances d'éthique médicale et numérique.
Où se situent les limites éthiques de l'IA appliquée à la mort et au deuil ?
Les comités d'éthique distinguent généralement plusieurs lignes rouges : l'utilisation sans consentement préalable du défunt, la commercialisation de la détresse émotionnelle des endeuillés, et la création de contenus qui pourraient déformer l'image ou les opinions de la personne disparue. L'enjeu de la dignité post-mortem est central : une personne doit pouvoir décider, de son vivant, si elle accepte ou refuse que ses données servent à construire une version numérique d'elle-même après sa mort.

Questions complémentaires

Le consentement posthume désigne la capacité d'une personne à décider, de son vivant, de l'usage qui sera fait de ses données personnelles après sa mort. Il peut prendre la forme de directives anticipées numériques, d'un testament numérique ou de paramètres configurés sur les plateformes. En l'absence d'un tel consentement explicite, l'utilisation de l'image, de la voix ou des données d'un défunt pour créer un avatar IA est éthiquement et juridiquement contestable, même lorsqu'elle est initiée par des membres de la famille.
Il n'existe pas en France de loi spécifique interdisant la création d'un avatar numérique d'une personne décédée. Cependant, plusieurs textes peuvent s'appliquer : le droit à l'image post-mortem (protégé par les ayants droit), le droit à la dignité, et les dispositions de la loi Informatique et Libertés sur les directives anticipées. En pratique, une telle création sans accord préalable expose à des recours civils pour atteinte à la mémoire du défunt ou violation du droit à l'image.
Non, pas de façon fidèle. Un modèle d'IA entraîné sur les données d'une personne peut produire des réponses stylistiquement cohérentes avec son mode d'expression, mais il ne peut pas capturer la profondeur d'une personnalité, les nuances émotionnelles, ni l'évolution que cette personne aurait pu connaître. Le résultat est une simulation statistique, non une reproduction de l'être. Ce gap entre l'illusion produite et la réalité constitue l'un des principaux dangers psychologiques de ces technologies pour les personnes en deuil.
Dominique Pon est Directeur Général de La Poste Santé & Autonomie et Directeur Général Adjoint de Docaposte, la filiale numérique du groupe La Poste. Il a notamment présidé la délégation ministérielle au numérique en santé (DNS) sous la tutelle du Ministère de la Santé. Son expertise couvre à la fois la transformation numérique du secteur de la santé, la protection des données sensibles, et les enjeux d'autonomie. Sa position à l'intersection du soin, du numérique et de l'éthique le place comme un interlocuteur de référence sur les dérives et opportunités de l'IA appliquée au domaine médical et humain.
Le deuil traditionnel repose sur un processus psychologique d'acceptation progressive de la perte, théorisé notamment par la psychiatre Elisabeth Kübler-Ross en cinq étapes (déni, colère, marchandage, dépression, acceptation). Le deuil numérique introduit une variable inédite : la persistance de la présence du défunt via ses traces numériques (profils, messages, photos) et potentiellement via des avatars IA. Cette persistance peut offrir un espace de transition symbolique, mais elle risque aussi de maintenir un déni de la réalité de la mort, ralentissant ou perturbant l'intégration psychologique du deuil.

Intervenants

Dominique Pon
Invité
Directeur Général de La Poste Santé & Autonomie et Directeur Général Adjoint de Docaposte. Expert des enjeux d'éthique numérique, de santé et d'autonomie à l'ère de l'IA.
Marine Adatto
Animatrice
Co-animatrice du podcast Tendances INNO, elle guide les discussions sur les innovations technologiques et leurs implications sociétales.
Olivier Senot
Co-animateur
Directeur de l'Innovation chez Docaposte, il apporte son expertise technique et stratégique sur les technologies émergentes explorées dans chaque épisode.